Laissez-moi vous parler d’elle…

 

Je pourrais vous parler de toutes ces personnes qu’il est si facile de détester quand on travaille au contact de la clientèle. De toutes ces personnes qui nous rappellent chaque jour par centaine les bassesses de l’être humain. Ce serait « facile », simple et sans contrainte. Mais ce soir, je préfère vous parler de quelqu’un qui a de l’importance, si vous le voulez bien. Car comme se plaisait à le dire l’Antigone de Sophocle : « Je suis de ceux qui aiment, non de ceux qui haïssent… ». Et je sais que l’être humain peut dépenser énormément de temps et d’énergie à haïr son prochain et à se fatiguer à cette tâche éreintante. Alors ce soir, je vais vous parler de C. et je vais tenter de vous la raconter sans la trahir. Je vais vous confier du mieux qu’il m’est possible C. et sa lumière. C. est exactement le genre de personnes qui rend le quotidien plus beau : un sourire qui réchauffe le cœur, toujours un mot gentil ou réconfortant à portée de main et surtout cette lueur espiègle au fond des yeux et qui demeure inchangée, qu’il pleuve ou qu’il vente. C. est typiquement le genre de personnes – si rares ! – qui parvient à nous faire croire que nous avons de l’importance, chacun à notre niveau.

 

be-kind

Chaque fois que C. pénètre sur mon lieu de travail, je sens que je perds la carapace du robot impersonnel que tant se plaisent à me faire revêtir. Pour C., vous êtes un être humain et vous le restez : quoi que vous fassiez. Avec sa franchise et son franc-parler habituel, elle vous le fait sentir de la racine des cheveux jusqu’à la pointe des orteils. Car c’est un fait : C. vous considère. Une qualité sans faille dans un monde où tout va excessivement vite, où tout n’est qu’apparence et où les relations restent souvent superficielles au possible. Avec une grâce qu’il serait difficile de définir, C. sait habiter les lieux dans lesquels elle se trouve. Sa présence est comme sa gentillesse : perceptible en un regard, en une fraction de seconde. Alors quand C. a cessé de fréquenter mon lieu de travail, son absence m’a immédiatement sauté aux yeux. Les jours ont passé, puis les semaines. J’imaginais pour elle du travail par dessus la tête, une vie de famille bien remplie ou des vacances au soleil qui la retenait quelque part. Les mois ont passé et la vie a suivi son cours… toujours sans C.

 

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Puis hier, C. est réapparue. La première chose que j’ai vu, c’est son foulard. Le foulard bleu nuit qui recouvrait son crane et qui m’a poignardé en plein cœur. Puis ses joues creusées m’ont sauté à la gorge pendant que mon cœur s’emballait davantage encore. Ses yeux remplis de larmes ont cherché les miens tandis que je serrais sa main très fort. Elle m’a demandé si je comprenais ce qui lui arrivait et la seule réponse qui est sortie de ma bouche a été étouffée par un sanglot. Je lui ai demandé si je pouvais l’embrasser et nous sommes tombées dans les bras l’une de l’autre, pleurant toutes les deux sur l’épaule de l’autre. Avec pudeur, elle m’a brièvement raconté le diagnostic et les opérations qui ont suivi. Et ses difficultés, depuis, à se sortir de cet enfer. Je lui ai chuchoté qu’il fallait qu’elle soit forte, que tout irait bien. Comme si cela suffisait… Après son départ, j’ai tenté de ravaler mes larmes mais rien à faire, je me sentais trop peinée, trop révoltée, trop déboussolée pour retourner simplement à mon quotidien. J’ai repensé à ma réaction que j’ai trouvé avec le recul totalement inappropriée bien que (totalement) spontanée. Je m’en suis voulue de ne pas avoir su maîtriser mes émotions et au moment où j’écris ces quelques lignes, je me sens toujours coupable.

 

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J‘aurais souhaité être forte, positive et surtout ne pas débiter ces banalités sur la nécessité de se battre, de rester combatif, de vaincre. Elle en a probablement ras le le bol d’être forte et de faire face aux même réactions, aux mêmes conseils, inlassablement. J’aurais voulu être un soutien, une épaule sur laquelle elle aurait pu se reposer ou se sentir soulagée le temps de quelques instants suspendus. Mais avec le recul, j’ai presque l’impression que c’est elle qui m’a consolé (un comble…). Je me demande comment il est possible que je puisse me montrer si sensible par moment (particulièrement lorsqu’il conviendrait que je serre les dents) alors que je passe l’essentiel de mon temps à chercher l’emplacement de mon cœur. Je m’en veux de ne pas avoir fait plus, de ne pas avoir été capable de dire plus.

 

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Je m’en veux d’avoir immédiatement pensé à la mort et non à la survie. Et cette sensation ne me quitte pas. Et puis il y a ce profond sentiment d’injustice. Car s’il est évident que personne ne mérite d’être touché par un tel mal, je ne comprends pas qu’une telle épreuve s’abatte sur C. Je ne peux pas l’accepter. Je ne parviens pas à l’admettre. C. a l’âge de ma maman. C. a un fils de mon âge. C. est probablement entourée de tout un tas de personnes qui souffrent à l’heure où j’écris ces lignes, qui ont terriblement peur mais qui s’évertuent, sans doute mieux que moi, à ne pas le montrer pour ne pas ajouter à sa souffrance. Je trouve cela si injuste. Et je me dis que la maladie abîme réellement tout et tout le monde. Qu’on se sent impuissant, minuscule face à elle et totalement démuni.

 

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Une fois rentrée chez moi, j’ai passé une bonne partie de la soirée à regarder la pluie s’écraser sur les carreaux, totalement désemparée, une grosse boule coincée au fond de la gorge. Cette pluie qui n’en finissait pas de tomber, à l’image de mon paysage intérieur. Et j’ai pensé très fort à C. Je me suis concentrée pour qu’un rayon de soleil traverse sa vie. J’ai « prié » pour avoir à nouveau six ans et croire encore aux miracles. Au pouvoir de la pensée magique. Faire disparaître quelque chose juste en y pensant très fort. Je veux que C. s’en sorte et j’espère très fort que cela suffira.

 

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C‘est effroyablement triste d’attendre ce genre d’évènements pour prendre conscience de la valeur de la vie mais c’est aussi terriblement humain. On passe tant de temps à se plaindre, à vouloir plus, à être insatisfait, à haïr… Je crois clairement qu’on fait fausse route. Il faudra absolument que je dise à C. quel genre de personnes formidables elle est et à quel point elle sait illuminer le quotidien des gens qui l’entourent. A quel point elle a illuminé le mien durant ces deux dernières années. Je me dis que j’aurais dû lui dire il y a déjà bien longtemps. Il ne faudrait jamais attendre des raisons légitimes pour dire aux gens ce qu’ils nous apportent, même par pudeur. Il ne faudrait jamais attendre qu’il soit trop tard. C. va s’en sortir. Il le faut : je l’ai décidé (pensée magique…). Mais quand je sens que la peur prend le dessus, comme maintenant, je me rassure en me disant qu’au-delà du foulard, qu’au-delà des larmes, C. avait toujours cette lueur inchangée au fond du regard. Et ce sourire plein de bonté… Et que quoi qu’il arrive dans l’avenir, c’est ainsi que je me la rappellerai.

 

warrior

 

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8 réflexions sur “Laissez-moi vous parler d’elle…

  1. Ton billet est très touchant. Oui, il y a de belles personnes dans ce monde et les voir souffrir autant est un déchirement.
    Tu sais ma belle, nous nous sentons rarement à la hauteur de moments douloureux comme celui-là. Nous aimerions toujours avoir les mots qu’il faut. Mais je crois qu’il faut resté naturel, spontané, comme tu l’as été. Ta sincérité l’a forcément touchée. Bien souvent les gestes, comme prendre quelqu’un dans ses bras, ont plus d’impact que les mots.
    Je prie moi aussi pour que C s’en sorte. Les belles personnes sont comme des anges descendus du ciel. Les traces qu’elles laissent dans nos vies sont indéfinissables.
    Je t’embrasse fort, très fort. .
    Laisse les larmes couler autant que tu le veux, ça fait du bien.

    • Comme souvent, tu parviens à me rassurer avec tes mots et je ne t’en remercierai jamais assez ma Marie ❤ J'espère effectivement que mon émotivité ne l'aura pas davantage bouleversée et qu'elle aura su lire tout mon soutien derrière ma maladresse. Je vous remercie tous du fond du coeur pour vos pensées, vos prières et je souhaite plus que tout qu'elle s'en sorte. Le monde a besoin de personnes comme elle pour tourner plus rond… Je t'embrasse très très fort.

  2. La vie est fondamentalement injuste, c’est ainsi….
    Très bel article que tu lui as écrit pour lui rendre hommage en tout cas, on espère avec toi qu’elle va s’en sortir, en tout cas ton soutien et tes pensées pour elle lui sont essentiels!

    • Que dire Illyria si ce n’est un immense merci ? Tous les commentaires que j’ai reçu sur cet article sont autant d’ondes positifs qu’elle a pu recevoir et je continue à espérer chaque jour qu’elle sorte plus forte encore de cette épreuve… Mille mercis pour le soutien et les pensées. Gros bisous.

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