J’ai lu… 3096 jours, de Natascha Kampusch (une autobiographie puissante sur l’horreur de la captivité)

 

Hello mes petits hérissons des bois !

 

Tout le monde se souvient du visage poupin de Natascha Kampusch dévoilé au monde entier en août 2006. On apprenait avec horreur et consternation que la petite fille disparue huit ans plus tôt avait été retenue en captivité tout ce temps-là par le ravisseur Wolfgang Priklopil, dont l’opinion découvrait en même temps le visage. Profitant d’un court (et inespéré) moment d’inattention, la jeune fille de 18 ans avait réussie à s’échapper et à retrouver enfin la liberté qu’on lui avait arraché. Bien que je ne sois pas une grande fana des autobiographies ou autres témoignages (quoique j’ai définitivement changé d’avis en lisant Patients de Grand Corps Malade), j’ai eu envie de me pencher sur ce livre qui questionne finalement nos peurs les plus profondes : à la place de Natascha Kampusch, aurions-nous survécus ? Comment ne pas perdre la raison en étant privé et dépossédé de sa liberté fondamentale, de sa famille, de sa personnalité et ce jusqu’à sa propre identité ? Comment se réadapter à la société après huit ans de captivité passés en tête à tête avec son ravisseur ? Contre toute attente, j’ai aimé ce livre qui, plus qu’un témoignage sur une affaire qui a défrayé l’opinion, est un précieux document sur les relations parfois ambivalentes qui peuvent naître entre une victime et son ravisseur…

 

3096-jours-couverture

 

3096 jours… Ça dit quoi ?

 

Du haut de ses dix ans, Natascha n’a pas une vie toujours évidente : ses parents se sont séparés quelques années plus tôt et son père passe plus de temps à faire la tournée des bistrots qu’à agir comme un adulte. Sa mère quant à elle n’est pas toujours tendre, peu portée sur la sensiblerie et les petites attentions. Pour autant, ses parents l’aiment et feraient probablement tout pour elle. Toujours du haut de ses dix ans, Natascha s’intéresse (quelle ironie quand on y pense…) aux différentes affaires d’enlèvements qui animent les médias de l’époque (notamment l’affaire Marc Dutroux que tout le monde découvre et suit avec horreur) et la petite fille en frissonne secrètement. Mais pour elle, les enfants kidnappées sont toujours belles et blondes : de vraies petites poupées sur lesquelles tout le monde se retourne. La petite fille boulotte aux cheveux châtains et au léger strabisme se dit qu’elle ne craint rien : ce genre de tragédies ne risque heureusement pas de lui arriver.

 

Pourtant, un matin comme tous les autres de l’année 1998, sur le chemin de l’école, Natascha est enlevée et mise de force dans une camionnette par un homme dont elle ignore tout. Elle pense immédiatement qu’elle va être violée puis tuée. Elle se demande pourquoi elle n’a pas dit au revoir à sa mère avec qui elle s’était disputée la veille et qui lui répétait toujours qu’il ne fallait jamais se quitter fâchés, juste au cas où… La petite fille ne sera pas tuée par son ravisseur. A la place, elle devra faire face à huit années de captivité enfermée dans une cave de 6 mètres carrés et sans lumière naturelle, privée de tout, devant s’adapter à la personnalité à la fois douce et dure de son agresseur, maltraitée, peu nourrie, servant à la fois de cuisinière, d’aide ménagère, de bricoleuse et probablement d’objet sexuel occasionnel (bien qu’elle reste extrêmement pudique sur le sujet) à un homme malade, criminel et manipulateur. Elle trouvera pourtant la force physique et mentale de survivre et d’échapper, après plusieurs occasions manquées, à celui qui représenta à la fois sa prison mais aussi son unique point de repère pendant près d’une décennie. Elle raconte avec courage et sans sensiblerie son histoire, sa version des faits, et dévoile une analyse détaillée, claire et lucide de ce qu’elle a vécu au côté de la personnalité perverse de Wolfgang Priklopil.

 

Natascha-Kampusch

 

3096 jours… Je me lance ou pas ?

 

Vous penserez probablement qu’il faut un côté profondément « voyeur » pour lire et apprécier ce genre de témoignages. C’est peut-être le cas, sûrement même, car ce genre d’histoires à la fois tragiques et sordides a toujours fasciné l’opinion. Toutefois, tout a été dit au sujet de l’affaire Kampusch (probablement tout et n’importe quoi d’ailleurs) et j’avais vraiment envie de découvrir le ressenti de Natascha, seule apte à expliquer ce qu’elle a réellement vécue et ressentie pendant ces longues années de souffrance et d’enfermement. Et je n’ai pas été déçue dans la mesure où la jeune femme, du haut de sa vingtaine, dévoile un témoignage souvent dur mais bercé de maturité, de bon sens et de réflexion sur sa condition. Clairement, on se demande comment et avec quelle force de caractère elle parvint à survivre mais elle y arriva. En réussissant à prendre le « meilleur » de sa captivité (chose assez horrible à écrire et probablement encore bien pire à vivre…) et en « s’évadant » autant qu’elle le pouvait (en tentant de recréer l’univers de la maison familiale, en lisant et en regardant la télévision quand elle en eut le droit), elle parvint à sortir de cette épreuve et ce malgré son ravisseur qui ne cessait de lui répéter que personne ne l’attendait dehors, que personne ne l’aimait et que tous l’avaient oublié. Ce témoignage est d’autant plus fort qu’en tant que lecteur, on souffre et on se révolte au côté de Natascha. On se dit fatalement que nous n’aurions pas pu vivre ça, que nous serions devenus fous. Elle tenta d’ailleurs, sans succès, de se suicider à plusieurs reprises (ne voyant pas d’issue à sa détention), avant de se promettre de réussir à s’en sortir et de reprendre le contrôle de sa vie.

 

Le point fort du livre est certainement son analyse très pertinente de ce que nous nommons le « Syndrome de Stockholm », syndrome qu’elle juge d’ailleurs totalement fantaisiste mais dont on la blâma pourtant. Elle explique comment elle fut par la suite dévalorisée et diminuée dans son statut de victime car les gens ne comprirent pas qu’elle puisse éprouver de la compassion pour cet homme qui lui avait tout volé, ou encore qu’elle ait eu besoin de faire son deuil suite au suicide de ce dernier. Dès lors, les gens la jugèrent folle et atteinte du fameux Syndrome de Stockholm. D’une façon incroyablement clairvoyante, Natascha Kampusch va s’évertuer à défendre son point de vue selon lequel personne n’est ni tout bon, ni tout mauvais et que même si l’opinion publique aurait été rassurée de voir son ravisseur comme un monstre, l’incarnation même du Mal, il n’en était pas moins un être humain comme nous autres qui, à un moment donné de sa vie, a basculé vers le côté sombre de sa personnalité. Pour tous ceux qui le côtoyaient pourtant, Wolfgang Priklopil était juste quelqu’un de normal : un gentil voisin, un fils serviable, un homme ordinaire…

 

Il semble évident que Natascha l’avait parfaitement cerné et analysé. Dans son livre, elle ne nie nullement le statut de criminel malade de ce dernier ni le mal qu’il a pu lui faire, bien au contraire. Mais à force de ne côtoyer que cet homme, de n’avoir que lui comme unique point de référence, difficile de ne pas développer un semblant d’empathie et de pitié envers celui de qui dépendait son bien être. Ce réflexe humain lui permit sans doute de tenir le coup, jour après jour, tout en profitant des rares bons moments que Wolfgang Priklopil lui permettait de vivre. Même si elle savait que l’un d’entre eux ne survivrait pas à cette histoire, elle fut toujours reconnaissante qu’il lui eut laissé la vie sauve. Bien que cela puisse surprendre, elle affirme que le fait de trouver de « bons côtés » à son ravisseur lui sauva la vie et l’empêcha de sombrer dans la démence pure. A ceux qui n’ont pas compris qu’elle ne demande pas d’aide aux gens qu’elle croisa rarement par la suite, lorsqu’il accepta par exemple de la conduire en ville, elle explique brillamment et intelligemment comment se traduit le fait d’être sous l’emprise d’un manipulateur au quotidien : comment, durant 8 longues années, il s’évertua à lui rappeler qu’elle n’était rien ni personne pour le monde extérieur, qu’il n’hésiterait pas à la tuer si elle tentait de s’échapper et de tuer quiconque à qui elle oserait demander de l’aide, dans quel état de souffrance physique et psychologique elle se trouvait alors et à quel point le fait de ne rencontrer personne d’autres que son propre agresseur durant près d’une décennie l’avait rendu méfiante à propos du monde extérieur et comment il avait réussi à la convaincre petit à petit qu’elle ne pourrait JAMAIS s’en sortir. Au fur et à mesure, Wolfgang Priklopil avait réussi à l’emprisonner dans tous les sens du terme… Pourtant, c’est elle et elle seule qui trouva la force de s’en sortir et de partir le moment venu malgré la peur qui l’engluait.

 

natascha-kampusch

 

Dans ce livre qui sonne comme une énorme leçon de courage pleine de sobriété et de force, Natascha Kampusch rétablit sa vérité et tire un trait sur toutes les rumeurs, les accusations (les interviews pour lesquelles elle demandait soi-disant des sommes folles, ses relations avec ses parents qu’elle refusait de revoir selon les médias…) et tous les jugements hâtifs auxquels elle eut droit et dont elle fit l’objet et qui n’ont clairement pas du faciliter sa « réinsertion » dans la société, bien au contraire. Dans une interview, elle déclara qu’elle ne s’attendait pas à avoir un tel aperçu de l’humanité (!) à la sortie de sa geôle. Elle affirma également que la plupart des gens qui se considèrent « libres » au quotidien ne le sont pas plus qu’elle le fut dans sa cave pendant huit ans… Des phrases qui donnent plus que jamais à réfléchir sur notre monde ainsi qu’au traitement qu’on accorde aux victimes aujourd’hui encore en remettant constamment en cause leur ressenti.

 

Et toi lecteur, as-tu déjà lu ce livre
ou un témoignage du même type ?

 

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8 réflexions sur “J’ai lu… 3096 jours, de Natascha Kampusch (une autobiographie puissante sur l’horreur de la captivité)

  1. La question est très simple … oui ! Le témoignage de Sabine Dardenne, enlevée à 12 ans … par Marc Dutroux. Maman a acheté ce livre par hasard à l’époque. Je l’ai lu après elle … J’ai été bouleversée par ce témoignage dans lequel elle raconte ses 80 jours de « détention ». Même encore aujourd’hui … quand je passe devant la bibliothèque dans le couloir … je ressens des frissons et les émotions ressenties lors de ma lecture refont surface quand mes yeux se posent sur la couverture. Je ne comprend pas la réaction et cette accusation du Syndrôme de Stockholm … mettons-nous une seule fois à la place de ses jeunes filles qu’on a privé d’enfance et voyons comment nous réagissons … le constat est sans appel : on en est bien incapable car on ne l’a pas vécu. Pourtant, lire l’histoire de Sabine se reflète dans ta vision de celle de Natasha … : une leçon de courage et de vie. Moi qui n’ai pas encore lu l’histoire de Natasha … va falloir que je me rattrape. Merci pour cette Chronique avec un C ma Soeur Cosmique.

  2. J’ai aussi lu l’histoire de Natascha Kampusch. Ma mère l’avait acheté peu après sa sortie. Mais à l’époque je devait avoir 14/15 ans et ma mère n’était pas spécialement d’accords pour que je le lise. Je l’ai lu en cachette. J’ai étais bouleversée pendant un petit moment.

  3. Ton article est passionnant.
    Ce qu’à vécu cette jeune femme est infernal, et je suis certaine qu’au delà du voyeurisme il offre des clés sur soi, sur la survie, comprendre l’humanité dans toute sa démence. Merci de nous l’avoir aussi bien présenté !

  4. Ce livre a l’air passionnant:-) en effet, il a dû lui en falloir de la force et du courage pour vivre ainsi et s’échapper! Le point de vue qu’elle a de son ravisseur est interessant et je pense qu’il nous est difficile de la juger sur ce point sans avoir vécu ce qu’elle a traversé. Belle soirée!

  5. Nous avons tous cette part de curiosité malsaine – à différents degrés bien évidemment – qui nous pousse à découvrir, lire ces drames. Mais dans ta chronique, tu nous expliques formidablement bien qu’au delà de cette simple curiosité, il y a autre chose qui se joue. Encore une fois, tes mots font mouche et j’ai vraiment envie de lire cet ouvrage. Merci pour cette superbe chronique !

  6. Très bonne critique du livre, qui m’a donné envie de le lire. Et par chance, ma soeur l’avait, donc je lui ai piqué ^^ Il est vraiment très intéressant parce qu’elle ne se contente pas de raconter ce qu’il s’est passé, mais elle analyse et nous explique, et c’est en ça que ce livre est intéressant pour moi.

    • Je suis tout à fait d’accord avec toi Illyria : ce n’est pas un simple témoignage comme on peut en trouver tant d’autres sur le sujet. Il est précieux de par l’analyse pointue qu’elle a réussi à faire de sa propre situation… Quand on y pense, c’est totalement fou. Je crois que je le relirai bientôt à mon tour tant il m’a marqué. Belle soirée à toi !

  7. je suis tout à fait d’accord avec cette analyse et notamment le syndrome de stockholm qui est ici, je le pense aussi, une utilisation abusive pour décrire sa situation.
    Je n’ai rien d’autre à ajouter, si ce n’est que j’ai beaucoup aimé son livre et q’elle décrit effectivement d’une manière très lucide et intelligente sa situation.

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