J’ai lu… Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan (un livre bouleversant et sublime sur les forces et les fragilités des liens familiaux)

 

Hello mes petites pages noircies à la plume !

 

J‘ai terminé il y a quelques heures seulement un livre puissant, bouleversant, dont il m’est impossible de ne pas vous parler immédiatement, poussée par une urgence que j’ai rarement connu. Après moins de 48 heures en tête à tête, j’ai refermé Rien ne s’oppose à la nuit sublime roman de Delphine de Vigan que j’ai d’ailleurs eu du mal à quitter le temps d’une nuit – le cœur battant. Un coup de foudre littéraire et confirmé, déjà amorcé suite à la lecture de No et moi, merveilleux petit roman de l’auteure que j’avais déjà dévoré. Dans ce livre sur fond d’autobiographie, Delphine de Vigan raconte ce jour de janvier où elle a retrouvé sa mère, Lucile, morte des suites de son suicide à l’âge de 61 ans. La souffrance, évidente, mais surtout la volonté de comprendre ce geste et de rendre hommage à cette maman écorchée vive et blessée par la vie dès son plus jeune âge. L’occasion de questionner la grande fratrie de Lucile, de partir à la recherche des souvenirs, de s’interroger sur la vie de celle-ci, sur la petite fille qu’elle était et sur la jeune femme perturbée qu’elle est devenue. Une question comme guide ultime : à quel moment la douleur s’est-elle insinuée en elle pour ne plus jamais la quitter ? Où est passée la jolie petite blondinette solaire sur laquelle tout le monde se retournait ? Pourquoi Lucile s’est-elle subitement renfermée sur elle-même, frappée par des crises bipolaires qui la conduiront à plusieurs internements en psychiatrie ? Ces réponses nous seront apportées en temps et en heure, avec beaucoup d’émotion et de force. C’est un livre sublime que nous offre l’auteure, une histoire à la fois forte et fragile sur la famille, la sienne certes, mais aussi sur les nôtres… Et c’est peut-être bien dans cette nuance que se cache toute la force de ce petit chef-d’oeuvre. Autopsie d’une vie brisée qui, derrière les réunions de famille hautes en couleurs, les sourires de chacun et les personnalités fantasques cache aussi ses fêlures…

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Rien ne s’oppose à la nuit, je me lance… Ou pas ?

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Partagé en trois parties, Rien ne s’oppose à la nuit est un véritable témoignage sur la mémoire familiale. Tout au long de la lecture, Delphine de Vigan nous fait part de ses peurs qui la tiraillent, de ces cauchemars qui la hantent et la réveillent la nuit. De sa difficulté à aller au bout de ce projet qu’elle a entrepris mais qui la torture et qu’elle ne peut pas abandonner, paradoxalement. Car comment raconter sa famille, SA version de l’histoire sans blesser certaines personnes au passage, sans heurter quelques sensibilités ? Alors elle tâtonne, revient en arrière, est souvent touchée par le syndrome de la page blanche. Ce livre, elle en accouchera au sens littéral du terme. Difficile de ne pas se mettre à sa place et de ne pas comprendre ses émotions tant l’entreprise s’avère difficile et touchante… D’une précision presque chirurgicale, elle opérera un travail minutieux et incroyable pour rendre cet hommage à sa mère et pour mieux la comprendre : interviews des différents membres de la famille, étude des différents carnets laissés par les uns et par les autres, écoute des différents enregistrements familiaux. De quoi mettre la lumière sur la personnalité de sa mère mais aussi et surtout sur des secrets de famille aussi bouleversants qu’impensables. A la manière d’une archéologue qui s’interrogerait sur une époque qu’elle n’aurait pas connue, Delphine de Vigan va opérer un long cheminement pour comprendre le geste de la fragile Lucile, pour comprendre ce qui ne s’explique pas, pour mettre des mots sur l’innommable.

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Delphine de Vigan

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Même en l’ayant lu, il semble difficile de parler de ce livre infiniment intime sans le trahir. C’est d’ailleurs une question que se posera l’auteure durant toute son écriture : a t-on le droit de tout dire, même le plus personnel ? Sa famille pourra-t-elle tout lire, tout entendre ? Et surtout tout accepter ? A sa démarche, elle va choisir d’y mettre les formes pour ne pas heurter les uns et les autres, ayant à cœur de respecter les souvenirs et les idées de chacun. Au cœur d’une première partie très romanesque et fort bien écrit, on fait connaissance avec Lucile, jolie fillette qui prêtera son visage à de nombreuses campagnes de publicité parisienne et toute la (grande) famille Poirier, composée de neuf enfants : la place de chacun dans cette joyeuse fratrie, les personnalités des uns et des autres, les vacances ensoleillées dans la maison familiale de Pierremont qui rassemble et rassemblera pour longtemps toutes les générations. Ce charmant début du livre nous montre la vie d’une famille nombreuse dans les années 60, avec en son cœur la discrète Lucile, adorable fillette au visage d’ange. Nous allons la voir grandir, devenir une adolescente puis une femme, jusqu’à devenir mère à son tour. Le témoignage prend alors un tournant puisque désormais, Delphine peut réellement raconter sa mère et ses souvenirs avec cette femme fantasque alternant épisodes heureux et perturbés, bien-être relatif et dépression, jusqu’à être soumise à des crises bipolaires qui ne la quitteront presque plus. Grâce à son « enquête », l’auteure va pouvoir mettre des mots sur les maux de sa mère et mieux cerner celle qui devient par moment une étrangère pour elle mais qui garde toujours au fond d’elle-même le visage de cette petite fille souriante et lumineuse qui ne laissait personne indifférent…

« J’ai pensé qu’être adulte ne prémunissait pas de la peine vers laquelle j’avançais, que ce n’était pas plus facile qu’avant, quand nous étions enfants, qu’on avait beau grandir et faire son chemin et construire sa vie et sa propre famille, il n’y avait rien à faire, on venait de là, de cette femme : sa douleur ne nous serait jamais étrangère. »

Eme plongeant dans ce livre qui m’a ému comme rarement, cette citation de Tolstoï que j’adore m’est revenue en mémoire : « Les familles heureuses se ressemblent toutes. Les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. ». Dans le souci d’honnêteté qui est le sien en écrivant ce livre, Delphine de Vigan ne noircit pas le tableau mais ne minimise pas non plus les faits. Ce témoignage criant de vérité mais surtout d’amour ne l’empêche pas d’être sincère et de révéler les zones d’ombre que toutes familles possèdent. Derrière cet hommage fort et vibrant qu’elle rend à sa maman, elle nous montre que sa famille est semblable à toutes les familles du monde : faite de lourds secrets, de failles et de douleurs qui traversent les générations. On a beau cherché à taire les faits et organiser des réunions de famille chaleureuses, les blessures, les rancoeurs et le ressentiment sont toujours là et n’en ont que faire… Dans son premier livre, Jours sans faim, Delphine de Vigan racontera d’ailleurs son année dans l’enfer de l’anorexie, maladie qui n’est sans doute pas sans rapport avec les troubles que vivaient sa mère en parallèle. Elle dira d’ailleurs avec justesse dans Rien ne s’oppose à la nuit : « J’ignore comment ces choses (l’inceste, les enfants morts, le suicide, la folie) se transmettent. Le fait est qu’elles traversent les familles de part en part, comme d’impitoyables malédictions, laissent des empreintes qui résistent au temps et au déni.« . Nul doute que ces douleurs nous touchent et nous transforment littéralement, que l’on tente de s’en détacher ou non.

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Finalement, j’ai été bouleversée par ce livre qui nous montre l’importance de savoir d’où l’on vient même si ces révélations possèdent leur part d’ombre. Le travail de recherche et de mémoire, cette volonté de ne trahir ni les faits, ni les souvenirs de tout un chacun, ni les êtres dessinés en filigrane est assez admirable. Certains penseront peut-être que le linge sale ne se lave pas en public mais malgré le côté infiniment personnel de l’histoire, j’y ai surtout vu une merveilleuse manière de se rapprocher enfin de sa mère, par delà la mort. Nul voyeurisme au programme ni jugement, juste des mots choisis, pensés, étudiés pour guérir d’un passé trop lourd, et cela sans règlement de compte et en respectant la vision de chacun sur les faits évoqués. Ces mots choisis semblent avoir opéré mieux qu’une thérapie : une délivrance… Le titre, que je trouve sublime, rappelle que lorsque quelqu’un se trouve dans l’obscurité des ténèbres, personne ne peut le ramener dans la lumière… J’ai été émue par ce récit brut et en même temps si travaillé, fort et courageux. Ce livre qui dépasse (et de loin) la simple histoire familiale permet de comprendre que toutes les familles sans exception possèdent leur part de tragédie. Que nous sommes faits de nos parents et de rien d’autres, qu’ils mettent le meilleur en nous mais aussi le pire et que nous sommes aussi faits de leurs blessures les plus ancrées.

[saut]

Et toi lecteur, déjà lu Rien ne s’oppose à la nuit ?

Si ce n’est pas encore le cas tu peux foncer sans crainte !

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5 réflexions sur “J’ai lu… Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan (un livre bouleversant et sublime sur les forces et les fragilités des liens familiaux)

  1. La première comme d’habitude 🙂 Merci pour ce magnifique article ! Voilà longtemps que j’hésite à me lancer dans ce livre tant l’amour d’une fille pour sa mère me touche (pour avoir vu enfant
    ma
    mère souffrir, j’ai cette peur de trop m’identifier à Delphine vu que je suis une éponge) surtout après avoir lu « N’oublie pas que je t’aime » de Jérôme-Arnaud Wagner qui est un bel hommage à
    son
    épouse disparue trop tôt (et dont j’ai pleuré presque tout le long)(que je te conseille vivement si jamais tu le trouve). Je pleure très facilement devant une histoire aussi poignante et
    pourtant
    ma soeur cosmique, je vais lire ce livre car il me fait véritablement envie depuis très longtemps (je crois que « Osez Joséphine » de Bashung y fut pour quelque chose avant toi) mais je risque
    d’être
    longue vu ma PAL énoooooorme au pied de mon lit (et dans ma bibliothèque). A moins que je ne le trouve en faisant mes courses la semaine prochaine.
    Comme je te l’ai dit un peu plus tôt, c’est le genre de relation qui me touche beaucoup. Je pense être capable de la comprendre et de vivre son histoire (mais ça me fait peur quand même) alors
    merci pour ce très bel article qui je suis sûre, si Delphine de Vignan pouvait lire, elle serait aussi touchée que moi. Plein de bisous à toi.

    • Presque) toujours la première, merci pour ta fidélité ma soeur cosmique 🙂 Maintenant que je sais que tu as ce livre en ta possession j’ai hâte d’avoir ton ressenti… Mais prends ton temps évidemment, il ne faut pas se précipiter et je sais que l’émotion peut être très forte, surtout si tu t’identifies personnellement à son histoire… Alors va à ton rythme ❤

    • Tu vas pouvoir l’abîmer sans problème maintenant !! 😉 J’espère qu’il te plaira ! Certains passages sont difficiles à lire (surtout quand on pense que c’est une histoire vraie…) mais c’est vraiment un très beau livre-témoignage. Bonne lecture Xelou !

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